Site officiel de la commune de Plan-les-Ouates

Discours de M. André Castella - 1er août 2014

Madame le Maire,
Madame la Conseillère administrative,
Monsieur le Président du Conseil municipal,
Mesdames et Messieurs les Conseillers municipaux,
Chers habitants de la commune de Plan-les-Ouates,

De tout temps, trois sujets au moins ont occupé avec passion les débats des assemblées politiques : la guerre, les femmes, les étrangers.

Vous permettrez que je laisse de côté les deux premiers sujets et que je vous adresse quelques mots sur ce qui occupe mon quotidien, à savoir la question éminemment sensible de "l'étranger".

Ouvrez les journaux, voyez les affiches politiques, écoutez les conversations... et vous comprendrez.

La question des étrangers est sensible, mais elle est aussi intime car elle nous renvoie à notre propre histoire, à notre propre parcours, à notre propre identité, à nos propres origines et à celles de nos géniteurs, des origines que nous n'avons pas choisies et qui ne tiennent finalement qu'au hasard de rencontres entre des hommes et des femmes dont nous sommes les descendants, des origines qui nous servent ou nous desservent selon la situation sociale, économique ou politique du lieu où l'on se situe.

Dans notre canton de Genève, qui je le rappelle compte près de 41% de personnes d'origine étrangère, alors que la moyenne suisse est de 23% ; dans notre canton de Genève où plus de 60% des habitants sont liés de près à la migration parce qu'étrangers eux-mêmes, ou naturalisé, ou Suisse conjoint d'une personne étrangère, ou étant enfant de parents étrangers ou binationaux, interroger quelqu'un sur ses liens avec la migration nous amène à coup sûr à voyager dans l'espace et dans le temps.

Laissant de côté les aspects juridiques du statut d'étranger pour ne garder que ses aspects philosophiques, posons-nous la question de savoir ce qu'est un "étranger".

L'étranger, c'est l'Autre que moi.

Et l'Autre que moi, c'est vous Mesdames et Messieurs. Autant que vous êtes, vous êtes des Autres, vous êtes pour moi des étrangers.

Il y a encore dans le monde plus de 7 milliards d'Autres qui me sont tous étrangers, tout comme je le suis pour eux !

L'Autre est étranger, même s'il m'est proche du point de vue familial, national ou ethnique : il est Autre, il n'est pas moi.

Pierre Desproges disait "L'ennemi est idiot : il pense que c'est moi l'ennemi alors que c'est lui…".

Partant de cette phrase, chacun pourrait prétendre que "l'étranger est idiot car il pense que c'est moi l'étranger alors que c'est lui…"

Nous sommes tous l'étranger de quelqu'un, ici ou ailleurs, tôt ou tard...

Permettez-moi de vous heurter un peu en vous affirmant que les étrangers sont "dérangeants"…

Ils sont dérangeants mais je les en remercie !

Ils sont dérangeants déjà parce qu'ils m'obligent à prendre en compte leur existence et leur présence physique, existence et présence qui m'obligent à communiquer, à partager, à échanger.

Mais surtout ils sont dérangeants parce qu'ils m'obligent à prendre en compte leur existence intellectuelle et culturelle.

Ma vie quotidienne en famille, au travail, dans les transports publics ou partout ailleurs, est peuplée d'Autres que moi, d'Autres qui ne sont pas de mon avis, qui expriment des besoins différents, qui ne parlent pas ma langue, qui ont d'autres habitudes alimentaires, vestimentaires ou musicales que les miennes, sans parler de leurs convictions politiques ou religieuses !

Ainsi, tous ces "Autres que moi" sont dérangeants car il me force à la remise en question.

Je les remercie sincèrement car ils me permettent de me construire, de m'élever, de m'identifier, de me révéler, et cela dans une société qui justement se construit sur la diversité de ses composantes et de ses membres, gage de réussite et de prospérité commune.

Si personnellement j'existe grâce à l'Autre, parce qu'il existe, de même une Nation existe grâce à l'étranger et à son effet révélateur.

Il y a appartenance nationale parce qu'il a existence extérieure ; il y a un dedant parce qu'il y a un dehors, comme le dirait le philosophe Guillaume Le Blanc.

"Que serais-je sans toi ?", dit la chanson de Jean Ferrat.

Et que serais-je sans vous qui m'êtes étrangers ?

Que serions-nous les uns sans les Autres ?

Que serait notre Genève si ses frontières physiques et intellectuelles étaient restées à tout jamais étanches aux idées du large ?

Que serions-nous d'autre qu'une bourgade sans intérêt si les esprits étaient restés hostiles à tout ce qui est différent ou "pas comme nous"?

Que serions-nous aujourd'hui si nos prédécesseurs n'avaient pas accueilli des réfugiés tels que la Mère Royaume et son mari Pierre, potier d'étain, qui devint graveur de la monnaie genevoise ?

Que serions-nous aujourd'hui sans ces réfugiés des 16 et 17ème siècle, notamment, qui apportèrent dans leurs bagages leurs idées, leur culture, leur savoir-faire en matière d'industrie, de finance et d'horlogerie ?

Sans en faire l'apologie, tout ou presque de ce qui a fait la réussite de la Genève d'aujourd'hui est lié de près ou de loin à l'Autre, à l'étranger, à celui qui est venu d'ailleurs avec ses différences, celles-là même qui nous dérangent parfois aujourd'hui.

Parlant de refuge, vous avez devant vous, Mesdames et Messieurs, en ma personne, un fils de réfugiés économiques des années 50 venus de Fribourg.

J'étais à Genève un étranger.

Bien que né à Genève, enfant, j'entendais : "D'où tu viens toi, tu n'es pas d'ici ?", moi dont la famille est suisse et gruérienne depuis au moins l'an 1400 !

Les étrangers de l'époque, souvent jugés incultes, violents, sales, ivrognes, faisant trop d'enfants, désignés par un permis d'établissement, c'étaient nous, les Fribourgeois, Valaisans, Jurassiens ou autres Confédérés.

Notre réputation "d'étrangers" s'est subitement améliorée lorsque les Italiens - "becs à maïs", "ritals", "pioums" ou autres appellations du genre - sont arrivés dans les années 60, rejoints plus tard par les Espagnols - les "Espinguins", les Portugais - les Portos" , les Yougoslaves - les Youyous", etc.

Grâce à eux, nous Fribourgeois et autres Confédérés, d'un seul coup étions un peu moins étrangers : on avait trouvé plus étrangers que nous !

Cette année 2014, et surtout l'année prochaine, nous commémorons le bicentenaire de l'entrée de Genève dans la Confédération.

Rappelons rapidement que les deux conditions de l'adhésion de Genève à la Confédération fixées par les alliés qui ont libéré l'Europe de l'emprise napoléonienne étaient que le nouveau canton soit doté d'une Constitution "serrée", eu égard aux troubles qui ont émaillé tout le 18ème siècle, et d'un territoire contigu, ce qui était loin d'être le cas à l'époque...

Dans ce but, entre 1814 et 1816, lors des Congrès de Paris, Vienne et Turin, la France et la Sardaigne ont cédé à Genève plusieurs communes ou villages, dont Compesières, grande commune d'où sera issue en 1851 celle de Plan-les-Ouates.

A cette époque, de nombreux notables genevois ergotaient sur l'adjonction de communes françaises et sardes au territoire de la République de Genève car ils craignaient comme la peste l'altération de l'identité protestante de Genève que cette adjonction d'étrangers catholiques allait immanquablement apporter.

Ainsi, en 1814, avant toute migration continentale ou intercontinentale, l'étranger c'était l'habitant de la commune voisine, c'était le Catholique, c'était le non-Genevois de souche, c'était l'habitant de l'autre rive du Rhône, c'était l'habitant de la haute ou de la basse-ville.

Le projet de Constitution de 1814 prévoyait même des "Lois éventuelles" pour le cas où les nouveaux électeurs catholiques devenus genevois seraient plus nombreux que les Protestants...

Il faut dire aussi que Genève entrait dans une Confédération ingouvernable, en pleine ébullition, où, hormis quelques alliances, chaque canton était l'étranger, et donc l'ennemi, de l'autre. Au point que certains d'entre eux menaçaient de quitter la Confédération.

On est donc bien loin de cette Suisse imaginaire, mythique, lisse, sans aspérités, homogène, unie, de cette Suisse qui n'a finalement jamais existé et dont certains manipulent l'image.

Mesdames et Messieurs, la Fête nationale suisse, par les discours qui y sont prononcés, est traditionnellement un moment de questionnement.

Puisse celui que je viens de vous adresser et que vous avez eu la gentillesse d'écouter, vous inviter à la réflexion à propos de cette Suisse actuelle qui est un modèle unique au monde en matière de diversité culturelle, linguistique et religieuse, puisse-t-il vous inviter à réfléchir sur le rôle que vous y tenez en qualité de citoyen suisse ou étranger, puisse-t-il vous inviter à réfléchir sur ce que vous pouvez faire personnellement et collectivement pour que l'on y vive encore mieux ensemble, forts de nos différences.

Enfin, je remercie les Autorités de Plan-les-Ouates de m'avoir fait confiance et donné la parole, ainsi que vous toutes et tous de votre accueil et de votre attention.

Et que vive Plan-les-Ouates, Genève et la Suisse, et que vive toujours notre esprit d'ouverture à l'Autre !

André Castella
Délégué à l'intégration

(Photo: Timothée Jeannotat)